Carmen de Bizet

La partition originelle de Carmen,

L’opéra Carmen de Georges Bizet a été créé à Paris, le 3 mars 1875.

L’œuvre est un opéra-comique, c’est à dire une succession de texte et de musique. La présente édition respecte cette forme originelle.

Le texte de Meilhac et Halévy est écrit d’après l’œuvre de Mérimée.

La création du chef d’œuvre de Bizet a lieu dans des conditions difficiles. Grèves, retards, discussions sans fin entre Du Locle, directeur de l’Opéra comique, et Bizet, font accoucher Carmen dans la douleur. Les premières représentations sont difficiles. La critique est mitigée, le public dubitatif. Bizet en sort meurtri, épuisé et affaibli. Il meurt trois mois plus tard après une baignade dans la Seine à Bougival, s’étant pourtant remis avec son courage habituel, au travail sur un nouveau projet d opéra (Le Cid).

La partition de Carmen, après les débuts problématiques de sa création et avant de connaître le succès que l’on sait, subira de nombreux outrages au cours des ans, étant représentée plus où moins complètement, avec parfois l’adjonction d’autres musiques, notamment de récitatifs pour remplacer le texte jugé trop long pour une carrière internationale, et de ballets pendant le quatrième acte. Le manuscrit consigné à la Bibliothèque Nationale de Paris au département musique square Louvois, est un témoin de ces dramatiques transformations. La partition originale, découpée, amputée, fourmillant d’ajouts et d’appréciations diverses, raconte à elle seule l’histoire compliquée du destin de l’œuvre et de la partition à travers les âges.

Heureusement, un grand témoin permet pour l’essentiel, de savoir précisément ce que Bizet a véritablement écrit et voulu : c’est la partition du chef d’orchestre Deloffre ( présent au pupitre lors de la création), fidèle copie du manuscrit original, qui est restée par bonheur, quasiment intacte jusqu’à nos jours. Le manuscrit est propre, avec peu d’indications, hormis celles d’ailleurs précieuses, écrites par Deloffre lui-même en présence de Bizet.

L’édition présentée par Sources of Music se base essentiellement sur cette source originelle et le matériel d’orchestre correspondant, sans oublier bien sûr, les nombreuses parties intactes du manuscrit autographe de l’auteur, et dans une certaine mesure, la première édition du piano chant éditée par Choudens du vivant de Bizet.

Le texte original, partie inaliénable de l’œuvre, est restitué dans son intégralité et intégré comme à l’origine dans la musique. Tout autre élément de musique ou de texte ayant été ajouté postérieurement après la mort de Bizet pour des raisons diverses a été strictement éliminé. Toutes les coupures, y compris celles peut-être réalisées pour la création ont été ré-ouvertes, Bizet ayant à l’évidence, cédé à de nombreuses pressions liées notamment à des difficultés d’exécution et de mise en scène. Frasquita et Mercédès retrouvent leur tessiture originelle, Moralès son premier air, et les chœurs du quatrième acte toutes leurs interventions et leurs paroles.


Le quintette et le trio renouent avec leur logique première de composition et leurs mélodies initiales. L’orchestre peut s’amuser avec les parties coupées jugées trop difficiles. Et surtout, l’ensemble des indications du compositeur, devenues aléatoires avec le temps, est fidèlement retranscrit. Bizet écrit presque à chaque page, p, pp, souvent ppp et parfois même pppp.

« Finement », « légèrement », « noblement » sont des termes que l’on retrouve souvent. L’orchestre merveilleusement écrit, accompagne avec efficacité, mesure et tellement de science, un chant parfaitement adapté aux tessitures et à l’action. La maîtrise confondante du discours musical surprend encore aujourd’hui. Un esprit presque chambriste est nettement perceptible. La précision des indications du compositeur est donc essentielle pour appréhender ces qualités constitutives du chef d’œuvre de Bizet.

L’édition de cette partition pose peu de difficultés tellement la source Deloffre est claire et précise. Seule la fin de l’opéra reste problématique. Bizet la retravaille plus de trois fois. Il mélange finalement divers passages écrits antérieurement, certainement perturbé par les difficultés d’exécution que rencontrent le chœur et l’orchestre. On ne peut avoir de certitudes totales à ce jour, sur ses véritables intentions tant la partition a été remaniée. Ce qui est sûr par contre, c’est que la version traditionnelle avec ses coupures, ses ajouts et ses modulations abruptes, tranche avec les choix esthétiques habituels du compositeur et qu’elle ne semble vraiment pas correspondre à des volontés ultimes sérieuses.
« L’intime conviction » est parfois un argument final pour l’éditeur quand il a un doute. La fréquentation pendant plusieurs années du manuscrit d’un compositeur peut apporter quelques certitudes dont il est juste néanmoins, d’accepter le principe de remise en cause.

Editer l’œuvre originelle. Tel a été en tout cas le but unique du travail présenté par Sources of Music.

L’œuvre est découpée en quatre actes et vingt-sept numéros. Curieusement, on retrouve la trace de ce découpage dans le manuscrit autographe.

La réduction pour piano proposée par Sources of Music inclut le plus possible, les détails d’orchestration. Certains éléments de la partition d’orchestre qui manquent dans le piano-chant de 1875 et qui servent indubitablement la musique sont présents dans cette édition.

La Tradition telle que la définissait Toscanini, et quelques indélicatesses… nous avaient peu à peu éloignés du manuscrit original composé par Bizet. Même si la force de l’habitude risque de peser encore pour quelques temps bien lourdement, devant les quelques centaines de pages autographes de ce chef d’œuvre, Carmen peut et doit vivre encore longtemps tel que Bizet l’avait imaginé, non parce que son Prélude est devenu incontournable pour ouvrir les corridas en Espagne ou en Camargue, mais surtout pour que l’art inouï du grand compositeur Français puisse nous apporter encore longtemps toutes ses joies et ses surprises.

Jacques Chalmeau

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